5.
L’installation convenable (c’est-à-dire sans la moindre erreur) d’un dispositif de surveillance électronique chez Bob Arctor – téléphone compris, bien que la ligne fût déjà sur table d’écoute – nécessitait une absence prolongée de ce dernier. Généralement, les services concernés se bornaient à observer les allées et venues des occupants jusqu’à ce que chacun eût vidé les lieux d’une manière qui ne suggérait pas un retour immédiat. Cela prenait des jours et parfois des semaines. En désespoir de cause, on avait recours à un stratagème : il suffisait de notifier aux habitants la visite du service de dératisation, ou quelque autre prétexte bidon, en leur précisant qu’ils devraient laisser la place libre pendant tout un après-midi, jusqu’aux environs de dix-huit heures.
Le suspect Robert Arctor facilita grandement le déroulement des opérations en quittant son domicile de lui-même, accompagné de ses deux colocataires, afin d’aller se renseigner sur les possibilités de location d’un céphalochromoscope, en attendant que Barris eût répare le sien. Le trio fut aperçu alors qu’il s’éloignait, la mine farouche et déterminée, à bord de la voiture d’Arctor. Plus tard, Fred profita d’un endroit commode – la cabine téléphonique d’une station-service – pour appeler le bureau grâce au microémetteur de son complet brouillé et confirmer que la maison serait vide jusqu’au soir. Il affirma avoir entendu les trois hommes décider qu’ils feraient toute la route jusqu’à San Diego, où on leur avait signalé un céphascope piqué, en vente pour une somme ridicule, dans les cinquante dollars. Un prix de junkie. À ce tarif, ça valait la perte de temps et la fatigue du voyage.
Et puis, ça laissait le champ libre aux autorités pour accomplir une petite perquisition sans mandat, qui serait un rien plus efficace que le furetage auquel se livraient les agents secrets dès que les gens avaient le dos tourné. Ils pourraient sortir entièrement les tiroirs des meubles afin de voir si rien n’était scotché dessous, démonter les pieds de lampe au cas où il en tomberait une averse de pills, fourrer le nez dans les w.-c. en quête de petits paquets enveloppés de papier hygiénique et planqués hors de vue, là où il suffirait d’actionner la chasse pour les faire disparaître définitivement. Ils pourraient aussi inspecter le congélateur, des fois qu’entre les boîtes de haricots et les petits pois, ils découvriraient de la dope surgelée munie d’une fausse étiquette. Pendant ce temps, une autre équipe mettait en place le circuit complexe des holocaméras. Des policiers s’installaient dans tous les coins afin de tester la correction des angles de prises de vues. Même chose pour le dispositif audio. Mais la partie vidéo était la plus délicate, et réclamait plus de temps. Les caméras devaient naturellement demeurer invisibles, et leur installation demandait beaucoup d’adresse. Il fallait essayer pas mal d’emplacements. Les techniciens responsables étaient bien payés : en cas de bavure menant à la découverte d’un appareil, les occupants seraient aussitôt alertés et, se sachant sous surveillance, interrompraient leurs activités. Certains allaient jusqu’à arracher tout l’équipement vidéo pour le revendre.
Et devant les tribunaux, songea Arctor tandis que la voiture filait sur l’autoroute sud en direction de San Diego, ça n’avait jamais été du gâteau d’obtenir une condamnation pour vol et revente d’équipements électroniques de détection – toutes choses dont l’installation chez un particulier était, au départ, illégale. Les flics ne pouvaient se rattraper qu’en faisant plonger les types pour une autre infraction. Dans une situation analogue, les pushers avaient recours à l’action directe. Arctor se souvint du cas d’un revendeur d’héroïne qui voulait brûler une nana : il avait planté deux sachets de poudre dans la poignée du fer à repasser de la fille, puis passé un coup de fil anonyme à ICI L’ON DONNE. Entre-temps, la fille avait découvert les sachets et revendu la poudre au lieu de la balancer dans les w.-c. À leur arrivée, les flics ne trouvèrent rien, mais comme, grâce à son coup de fil, ils possédaient l’empreinte vocale du pusher, ils l’arrêtèrent pour avoir livré de faux renseignements aux autorités. Libéré sous caution, le pusher se pointa un soir, tard, chez la fille et la battit presque à mort. Quand les flics le prirent et lui demandèrent pourquoi il avait ôté un œil à la fille après lui avoir brisé les deux bras et plusieurs côtes, il expliqua que la fille s’était emparée de deux sachets d’H pure qui lui appartenaient et les avait revendus sans l’intéresser aux bénéfices. La voilà, la mentalité des pushers, se dit Arctor.
Il déposa Luckman et Barris avant d’aller faire son numéro de tapeur pour obtenir le céphascope ; du coup, ses deux copains ne pourraient pas rentrer chez eux pendant l’installation. De son côté, il allait prendre des nouvelles d’un personnage qu’il n’avait pas vu depuis plus d’un mois. Il venait rarement dans ce coin, et la fille qu’il voulait voir semblait partager son temps entre deux ou trois shoots de méthédrine et quelques passes afin de payer son régime. Le dealer était aussi son mec et vivait avec elle. Dan Mancher passait le plus clair de ses journées à l’extérieur, ce qui était une bonne chose. Il se défonçait également, mais Arctor n’avait jamais pu savoir avec quoi. Un mélange, pas de doute. En tout cas, ça le rendait bizarre, vicieux, imprévisible et violent. Étonnant que la police ne l’ait pas embarqué depuis longtemps pour ces histoires de trouble-de-l’ordre-public. Les flics palpaient peut-être. Plus vraisemblablement, ils s’en foutaient ; dans cette zone de taudis ne vivaient que des pauvres ou des vieillards. Il fallait un délit majeur pour décider les flics à se propulser vers l’amas d’immeubles, de décharges, de parkings et de caillasse connu sous le nom de Cromwell Village.
Rien de tel pour ajouter à la misère qu’un tas de constructions basaltiques censées y remédier. Il se gara, fit son choix parmi les escaliers pisseux et grimpa dans l’obscurité jusqu’à la porte marquée G de l’immeuble 4. Une boîte de Draño, pleine, traînait sur le seuil : il la ramassa d’instinct tout en se demandant combien de gosses venaient jouer ici et en se rappelant fugitivement ses propres réflexes protecteurs à l’égard de ses enfants, au fil des années. Il venait d’agir de la même manière. Il utilisa la boîte pour frapper à la porte.
Il entendit jouer la serrure et la porte s’ouvrit, retenue par une chaîne de sécurité ; la fille, Kimberly Hawkins, risqua un œil. « Oui ?
— Salut. C’est moi, Bob.
— Qu’est-ce que tu tiens ?
— Draño.
— Sans blague. »
Elle défit la chaînette. Cette fille semblait totalement apathique, et sa voix à l’avenant. La déprime totale chez Kimberly ; il s’en rendait compte. De plus, elle avait un œil au beurre noir et la lèvre fendue. En pénétrant dans le petit appartement crasseux, il constata que toutes les fenêtres étaient brisées. Des éclats de verre partout sur le sol, des cendriers renversés, des bouteilles de Coca.
« Seule ? demanda-t-il.
— Ouais. On s’est disputés, Dan et moi, et il a filé. » Moitié chicano, petite et pas trop jolie, Kimberly avait le teint plombé de ceux qui se défoncent à la poudre ; elle baissa ses yeux vides, et il fut frappé au même instant par le côté râpeux de sa voix, dès qu’elle ouvrait la bouche. Certaines drogues font ça. Oui, et une infection de la gorge aussi. Ça devait pas être possible de chauffer l’appartement, pas avec les vitres brisées.
« Il t’a battue. » Arctor posa la boîte de Draño au-dessus de quelques bouquins pornos en édition de poche, anciens pour la plupart, qui s’empilaient sur une haute étagère.
« Il avait pas sa lame, Dieu merci. Son couteau Case, il le trimbale dans un étui fixé à sa ceinture, maintenant. » Kimberly s’assit dans un fauteuil pansu d’où giclaient des ressorts. « Qu’est-ce que tu veux, Bob ? Je suis dans la déprime, vrai.
— Tu veux qu’il revienne ?
— Ben… » Elle eut un petit haussement d’épaules. « Qui sait ? »
Arctor alla jeter un coup d’œil par la fenêtre. Dan Mancher se pointerait tôt ou tard : la fille était une source de revenus, et Dan savait qu’elle aurait besoin de ses doses, une fois que son stock serait épuisé. « Tu peux tenir combien ? demanda-t-il.
— Encore un jour.
— Pas d’autres sources ?
— Si, mais plus cher.
— Qu’est-ce qui va pas avec ta gorge ?
— Coup de froid. C’est à cause du vent qui s’engouffre.
— Tu devrais…
— Si je vais voir un toubib, il saura que je marche à la poudre. Impossible.
— Un toubib s’en foutrait.
— Tu parles, qu’il s’en foutrait. » Elle dressa l’oreille : un bruit d’échappement, fort mais irrégulier. « C’est la voiture de Dan ? Une Ford Torino 79, rouge ? »
De sa fenêtre, Arctor aperçut une Torino rouge cabossée qui s’arrêtait dans le terrain vague en crachant une fumée noirâtre par ses conduits jumeaux. La portière s’ouvrit, côté conducteur. « Oui », fit-il.
Kimberly alla jusqu’à la porte et boucla les deux verrous de sécurité. « Il a sans doute sa lame.
— Tu as le téléphone ? demanda Arctor.
— Non.
— Tu devrais. »
Elle haussa les épaules.
« Il va te tuer, reprit Arctor.
— Plus maintenant, avec toi ici.
— Mais plus tard, quand je serai parti. »
Kimberly se rassit avec un nouveau haussement d’épaules.
Au bout d’un moment, ils entendirent des pas à l’extérieur, des coups frappés à la porte. Puis Dan qui gueulait pour qu’on lui ouvre. Kimberly hurla que non, et que quelqu’un était avec elle. « D’ac, beugla Dan de sa voix haut perchée. Je vais taillader tes pneus. » Il redescendit quatre à quatre. Arctor et la fille purent l’observer par la fenêtre brisée : Dan Mancher, un maigrichon aux cheveux courts et à l’allure un peu homo ; il approchait de la Dodge de Kimberly en gesticulant avec sa lame et en donnant la sérénade aux voisins. « Je vais taillader tes pneus, tes putains de pneus ! Et après, je vais te buter ! » Il se baissa et exécuta la première de ses menaces.
Kimberly s’anima tout d’un coup ; elle bondit vers la porte et se mit fiévreusement à ouvrir les verrous. « Faut que je l’arrête ! Il me démolit tous les pneus, et je n’ai même pas d’assurance ! »
Arctor l’arrêta. « Ma voiture est aussi dehors. » Naturellement, il ne portait pas son revolver sur lui, et Dan se trouvait là dehors, complètement déchaîné et armé d’un poignard Case. « Les pneus, ce n’est pas…
— Mes pneus ! » La fille hurlait et s’acharnait à ouvrir la porte.
« Tu es juste en train de faire ce qu’il voulait.
— En bas. » Kimberly haletait. « On pourra appeler les flics. Y a un téléphone. Lâche-moi ! » Elle se débattait avec une vigueur incroyable, et parvint à ouvrir la porte. « Je vais appeler les flics. Mes pneus ! Et il y en a un de neuf !
— Je t’accompagne. » Il la saisit par l’épaule ; elle le précéda dans l’escalier et il eut toutes les peines du monde à la suivre. Elle frappait déjà à la porte d’un autre appartement. « Ouvrez-moi, je vous en supplie ! S’il vous plaît ! Je veux appeler la police ! S’il vous plaît, laissez-moi appeler la police. »
Arctor parvint à sa hauteur et frappa à son tour. « Nous avons besoin d’utiliser votre téléphone. C’est une urgence. »
Un vieux vêtu d’un chandail gris, d’un pantalon à pli, et portant cravate, vint leur ouvrir.
« Merci », fit Arctor.
Kimberly fonça jusqu’au téléphone et demanda l’opératrice. Arctor demeura face à la porte, prêt à affronter Dan. Le silence n’était plus coupé que par le jacassement de Kimberly au téléphone – un récit aussi bidon qu’embrouillé où il était question d’une dispute au sujet d’une paire de bottes à sept dollars. « Il a dit qu’elles étaient à lui parce que je les lui ai apportées à Noël, mais elles sont à moi parce que c’est moi qui les ai payées, et alors il a commencé à les prendre, et alors j’ai déchiré l’arrière avec un ouvre-boîtes, et lui… » Elle s’interrompit, écouta ; puis, avec un hochement de tête : « D’accord, merci. Oui, je reste en ligne. »
Le vieux observait Arctor et Arctor observait le vieux. Dans la pièce voisine, une vieille en robe imprimée les observait tous les deux sans un mot, le visage raide de peur.
« Ça doit être moche pour vous, lança Arctor à l’adresse du couple.
— Ça n’arrête pas, répondit le vieux. On les entend toute la nuit, nuit après nuit, à se disputer, et lui qui dit toujours qu’il va la tuer.
— On aurait dû retourner à Denver, coupa la vieille. Je te l’ai dit, qu’on aurait dû y retourner.
— Toutes ces abominables disputes, reprit son compagnon. Et tout ce qu’ils peuvent casser, et tout ce bruit. » Il lança un regard douloureux vers Arctor, comme pour quémander de l’aide, ou simplement de la compréhension. « Et ça continue, et ça continue, sans jamais s’arrêter, et encore il y a pire, savez-vous que chaque fois…
— Oui, dis-lui donc ça, encouragea la petite vieille.
— Le pire, déclara le vieux d’un air digne, c’est que chaque fois que nous sortons, chaque fois que nous allons faire les courses ou poster une lettre, nous marchons dans… vous savez bien, ce que les chiens laissent sur les trottoirs.
— Leurs besoins », précisa la vieille, soulevée d’indignation.
La voiture de patrouille locale fit son apparition. Arctor donna sa déposition, mais sans se faire connaître comme représentant de la loi. Le flic qui recueillit son témoignage essaya d’obtenir une déclaration de Kimberly, la plaignante, mais celle-ci tenait des propos décousus où revenaient sans cesse la paire de bottes et les raisons de l’achat, et combien elle y tenait. Le flic au bloc-notes jeta un brusque coup d’œil en direction d’Arctor et le considéra froidement, avec une expression indéchiffrable, mais qui ne présageait rien de bon. Il se contenta finalement de conseiller à Kimberly de faire installer le téléphone chez elle et d’appeler si le suspect revenait lui chercher des histoires.
« Avez-vous pris note des pneus tailladés ? lança Arctor comme le policier allait s’éloigner. Avez-vous examiné son véhicule, qui se trouve là sur le parking, et avez-vous relevé personnellement le nombre de pneus tailladés, le nombre d’entailles récemment pratiquées dans les carcasses à l’aide d’un instrument coupant – tellement récentes qu’un peu d’air s’échappe encore ? »
Le flic le dévisagea une nouvelle fois avec la même expression, puis s’éloigna sans ajouter un mot.
Arctor se tourna vers Kimberly. « Tu ferais bien de ne pas rester ici. Il aurait dû te conseiller de ficher le camp, te demander s’il y avait un autre endroit où tu puisses aller. »
Kimberly était à nouveau installée sur le divan minable de son salon-poubelle, et son regard, maintenant qu’elle ne s’efforçait plus vainement d’expliquer sa situation au policier, avait perdu toute étincelle de vie. Elle haussa les épaules.
« Je vais te conduire quelque part, dit Arctor. N’as-tu pas un ami qui pourrait…
— Fous le camp ! » jeta Kimberly d’une voix pleine de venin et qui n’était pas sans rappeler celle de Dan Mancher, mais en plus râpeux. « Fous le camp d’ici. Bob Arctor – tire-toi, mais tire-toi, bon Dieu ! Vas-tu te décider ? » Sa voix monta jusqu’à la limite du supportable puis se brisa pour retomber dans le désespoir.
Il sortit et redescendit l’escalier, lentement, marche après marche. Comme il atteignait le rez-de-chaussée, il entendit quelque chose dégringoler à sa suite dans un grand tintamarre : la boîte de Draño. Il entendit aussi le bruit des verrous énergiquement refermés. Dérisoires verrous. Dérisoires comme le reste. Comme le flic qui lui conseille d’appeler si le suspect se montre à nouveau. Comment pourrait-elle faire ça sans quitter son appartement. Et dès qu’elle aurait mis le pied dehors, Dan Mancher la poinçonnerait comme il avait poinçonné ses pneus. Et pour couronner le tout – il se rappela les récriminations du couple de vieux – elle tomberait morte dans de la crotte de chien, après y avoir déjà marché en sortant. Il se sentit au bord du fou rire en songeant à l’ordre de priorité des deux vieux : non seulement il y avait là-haut un freak complètement défoncé qui rossait tous les soirs – et menaçait de tuer, et tuerait sans doute bientôt – une jeune droguée qui faisait des passes et souffrait au moins de la gorge (sans parler de tout ce qu’on pouvait imaginer), mais encore, par-dessus tout ça…
Tout en roulant vers le nord avec Luckman et Barris, il riait tout haut. « De la merde de chien, répétait-il. De la merde de chien. » Sujet humoristique, la merde de chien, quand on sait y voir. La merde de chien, quel gag.
« Tu ferais bien de changer de couloir pour doubler ce camion Safeway, conseilla Luckman. Tout juste s’il arrive à se traîner, ce gros-cul. »
Arctor passa sur la voie de gauche et accéléra. Mais au moment où il levait le pied, la pédale tomba d’un coup, le moteur se mit à gronder furieusement et la voilure partit comme une flèche.
« Ralentis ! » hurlèrent en chœur les deux autres. La voiture filait presque à cent soixante ; l’arrière d’une fourgonnette Volkswagen se dessinait devant eux. L’accélérateur était mort : il ne revenait pas à sa position initiale, ne réagissait pas. Instinctivement. Luckman, à côté d’Arctor, et Barris, sur le siège arrière, levèrent en même temps les bras. Arctor braqua et dépassa la fourgonnette, puis se déporta vers la gauche, où il disposait encore d’un espace limité pour manœuvrer, jusqu’à ce qu’une Corvette qui filait à vive allure emplît toute la voie. La Corvette klaxonna et ils entendirent hurler ses freins. Luckman et Barris hurlaient eux aussi ; Luckman allongea brusquement le bras et coupa le contact tandis qu’Arctor rétrogradait et passait au point mort. La voiture perdit de la vitesse et Arctor parvint à l’amener sur la voie de droite en freinant par à-coups. Il put finalement gagner une aire de sécurité où la voiture, moteur coupé et vitesse au point mort, s’immobilisa progressivement.
La Corvette était déjà loin, mais ils entendaient encore ses coups de klaxon indignés. Lorsqu’il passa à leur hauteur, le chauffeur du camion Safeway les assourdit à son tour en actionnant son avertisseur.
« Qu’est-ce qui a bien pu se passer ? » demanda Barris.
Arctor, qui tremblait de la tête aux pieds, annonça d’une voix chevrotante : « C’est le ressort de retour du papillon des gaz – il a dû se coincer ou se casser. » Il leur montra du doigt la pédale, toujours aplatie contre le tapis de sol. Le moteur avait tourné au régime maximum – qui, pour ce modèle, était considérable. Arctor n’avait pas songé à relever la vitesse de pointe – probablement bien supérieure à cent soixante kilomètres-heure. Il se rendit compte que, malgré tous ses coups de frein, il était seulement parvenu à ralentir un peu l’allure.
Ils descendirent en silence sur l’accotement et allèrent soulever le capot. Une fumée blanche montait des chapeaux graisseurs et aussi d’éléments situés plus bas ; de l’eau presque bouillante s’écoulait en grésillant du tuyau de trop-plein du radiateur.
Luckman se pencha au-dessus du moteur brûlant et désigna quelque chose à ses compagnons. « Ce n’est pas le ressort. C’est la timonerie. Vous voyez ? La pièce qui relie la pédale au carburateur est tombée. » Une longue tige pendait inutilement contre le bloc, avec sa bague d’arrêt toujours en place. « Voilà pourquoi l’accélérateur n’est pas remonté quand tu as levé le pied. Mais… » Il demeura un moment, les traits plissés, à examiner le carburateur.
« Ce carburateur possède une sûreté », fit Barris, en découvrant ses dents, qu’on eût dites synthétiques, dans un sourire. « Au cas où la timonerie céderait.
— Pourquoi céderait-elle ? intervint Arctor. Cette bague d’arrêt n’est-elle pas censée maintenir l’écrou en place ? » Il passa la main sur la tige qui pendait. « Comment a-t-elle pu tomber ainsi ? »
Barris ne semblait pas l’avoir entendu. « Si, pour une raison ou une autre, la timonerie cède, ton moteur tourne automatiquement au ralenti. C’est une sécurité. Mais au lieu de ça, il s’est emballé. »
Barris se baissa pour avoir une meilleure vue du carburateur. « Cette vis a été complètement desserrée. La vis butée du ralenti. Du coup, lorsque la timonerie a cédé, la sûreté a joué dans le mauvais sens, a augmenté au lieu de baisser.
— Comment ça a-t-il pu se produire ? Luckman s’interrogeait à haute voix. Ce truc a-t-il pu se dévisser accidentellement ? »
Sans répondre, Barris tira son canif de sa poche, sortit la petite lame, et entreprit de resserrer lentement la vis tout en comptant à haute voix. Vingt tours pour revenir à la position initiale. « Pour donner du jeu à la bague d’arrêt et à l’assemblage qui relie l’accélérateur à la timonerie de commande du carburateur, il faudrait un outil spécial, et même une paire. D’après mes calculs, il faudra environ une demi-heure pour tout remettre en place. Mais j’ai les outils dans ma boîte.
— Et ta boîte est à la maison, fit remarquer Luckman.
— Exact. » Barris hocha la tête. « Va falloir trouver une station-service et emprunter des outils, ou bien faire venir une dépanneuse. Je suggère qu’on fasse venir quelqu’un ici, pour que tout soit examiné avant qu’on reprenne la route.
— Dis donc, mec, fit Luckman, c’était un accident ou est-ce qu’on l’a fait exprès ? Comme pour le céphascope ? »
Barris réfléchit à la question sans se départir de son sourire triste et rusé à la fois. « Je ne saurais dire au juste. Normalement, un sabotage de bagnole, un dommage causé dans un but criminel, afin de provoquer un accident… » Il tourna la tête vers Arctor, mais ses yeux demeuraient invisibles derrière les lunettes vertes. « On a bien failli se planter. Si la Corvette avait roulé plus vite… On avait pratiquement pas un bout de fossé pour esquiver. Tu aurais dû couper le contact à la minute où tu as compris ce qui se passait.
— J’ai rétrogradé, fit Arctor. Aussitôt. Mais pendant un instant, j’ai rien compris. S’il s’était agi des freins, si la pédale de frein s’était écrasée au plancher, j’aurais saisi plus tôt, j’aurais su quoi faire. Mais ça, c’était tellement – bizarre.
— C’est un coup monté », tonna Luckman. Il tourna sur lui-même en agitant furieusement les poings. « FILS DE PUTE ! On a failli mordre. Ils ont failli nous avoir ! »
Barris, dont la silhouette se découpait nettement au bord de la route sur fond de voitures filant à toute allure, tira de sa poche une petite tabatière de corne pleine de Substance Mort. Il prit plusieurs cachets et présenta la tabatière à Luckman, lequel se servit modérément, puis à Arctor.
« C’est peut-être ça qui nous baise, fit celui-ci en refusant. C’est ça qui nous mélange la tête.
— La dope n’est pas capable de bousiller une timonerie ou un ralenti », répliqua Barris. Il tendait toujours la tabatière à Arctor. « Tu ferais mieux d’en descendre quelques-uns, au moins trois. C’est du Primo, mais doux. Avec un petit coupage de méthédrine.
— Range-moi ce truc », dit Arctor. Des voix chantaient trop fort dans sa tête : une musique affreuse, comme si la réalité qui l’entourait avait soudain tourné à l’aigre – les voitures qui filaient, ses deux compagnons, son propre véhicule avec le capot relevé, l’odeur du smog, la lumière chaude et éclatante de midi, tout empestait le rance, comme si de part en part son univers était en voie de putréfaction. Ça ne le rendait pas brusquement dangereux, pas effrayant, non, il semblait plutôt pourrir inexorablement, dégager une puanteur qui agressait aussi bien l’œil et l’oreille que le nez. L’écœurement gagnait Arctor, qui ferma les yeux en frissonnant.
« Qu’est-ce que tu sens ? demanda Luckman. Un truc dans le moteur ? Un indice qui…
— De la merde de chien. » Arctor la sentait, elle semblait monter du moteur. Il se pencha, renifla : c’était net, et de plus en plus fort. Bizarre. Foutrement bizarre. « Vous sentez ça ? demanda-t-il aux deux autres.
— Non », fit Luckman, qui se tourna vers Barris. « Cette dope était psychédélique ? »
Barris secoua la tête en souriant.
Penché au-dessus du moteur brûlant, Arctor savait, au moment même où il reniflait la crotte de chien, que c’était une illusion. Il n’y avait pas d’odeur, et pourtant il la sentait. Et il apercevait à présent – maculant tout le bloc moteur, surtout les divers bouchons situés vers le bas – de sombres taches brunes d’une substance peu ragoûtante. De l’huile, songea-t-il. Des éclaboussures d’huile : j’ai peut-être des plans de joint qui fuient. Mais il lui fallait toucher pour s’en convaincre vraiment. Au contact des taches gluantes, ses doigts se rétractèrent. Il venait de plonger la main dans une merde de chien. La merde recouvrait le bloc, les fils et même la cloison ignifugée. En levant la tête, il en décela sur la matière insonorisante qui doublait le capot. La puanteur lui montait au cerveau ; il ferma les yeux et s’ébroua.
Luckman se rendit compte de son état et le saisit par l’épaule. « Hé mec, on dirait que tu as un flash, hein ?
— Il a eu des billets gratuits, gloussa Barris.
— Tu ferais mieux de t’asseoir », dit Luckman. Il guida Arctor jusqu’au siège du chauffeur et l’installa derrière le volant. « T’as vraiment flippé, mec. Reste assis là et décontracte. Personne a été tué, et maintenant on est prévenus. » Il referma la portière. « Tout va bien, à présent. O.K. ? »
Barris se montra à la fenêtre. « Tu veux un bout de merde, Bob ? De quoi mastiquer un coup ? »
Complètement glacé, Arctor ouvrit les yeux et contempla le visage dans l’encadrement de la portière. Mais les disques verts de Barris ne laissaient rien filtrer. A-t-il vraiment dit ça, ou est-ce que je l’imagine. « Quoi donc, Jim ? » demanda-t-il.
Barris se mit à rire. Et à rire, et à rire.
« Fous-lui la paix, mec. » Luckman frappa Barris dans le dos. « Écrase.
— Qu’est-ce qu’il vient de me dire ? demanda Arctor. Qu’est-ce qu’il m’a dit exactement ?
— Je sais pas. Je pige rien à la moitié des trucs que Barris sort aux gens. »
Barris souriait encore, mais en silence.
« Salaud de Barris, lança Arctor. Je sais que c’est toi. T’as bousillé le céphascope et maintenant la voiture. C’est toi, bougre de taré de fils de pute. » Il pouvait à peine entendre sa propre voix, mais tandis qu’il s’époumonait à l’adresse d’un Barris toujours souriant, la terrible puanteur augmentait. Il renonça à parler et s’affaissa derrière le volant inutile en essayant de ne pas vomir. Dieu merci, Luckman était avec nous. Sinon, j’étais bon pour la journée. Livré à ce salaud complètement pété, à cette ordure qui vit sous le même toit que moi.
« Relaxe, Bob. » La voix de Luckman lui parvenait à travers les ondes de la nausée.
« Je sais que c’est lui, s’obstina Arctor.
— Merde, et pourquoi ? » Il lui semblait que Luckman était en train d’articuler ces mots. « Il se serait baisé en même temps. Pourquoi, mec ? »
Arctor se sentit envahi par l’odeur de Barris, le sourire de Barris, et s’effondra sur la planche de bord. Un millier de petites voix tintaient à ses oreilles, un millier de petites voix brillantes, et l’odeur finit par diminuer. Un millier de petites voix pleurant étrangement : il ne les comprenait pas, mais au moins il y voyait, et l’odeur s’en allait. En tremblant, il sortit son mouchoir.
« Qu’est-ce qu’il y a dans ces cachets ? demanda Luckman à sourire-Barris.
— Holà, j’en ai descendu quelques-uns moi-même, et toi aussi, et ça ne nous a pas fait flipper. Ce n’était pas la dope. D’ailleurs, c’était trop tôt. Comment voudrais-tu que ça soit ça ? L’estomac ne peut pas absorber…
— Tu m’as empoisonné », lança sauvagement Arctor, sa vision presque éclaircie à présent, et son cerveau près de l’être s’il n’y avait pas eu la peur qui le tenait. Mais cette peur déclenchée en lui offrait une réponse rationnelle au lieu de la démence. Peur de ce qui avait failli se produire et de ce que cela signifiait, peur, peur, peur atroce de sourire-Barris à la tabatière et de ses explications, de ses affirmations qui faisaient froid dans le dos et de sa manière d’être, de ses habitudes et de ses attitudes, de ses allées et de ses venues. Et de son coup de fil anonyme à la police au sujet de Robert Arctor, et du système à la noix qu’il avait bricolé afin de déguiser sa voix – ça n’avait pas trop mal marché, sauf que l’auteur du coup de fil ne pouvait être que Barris.
Ce salaud m’a repéré.
« Je n’ai jamais vu personne flipper aussi vite, disait Barris à cet instant. Mais il faut dire que…
— Tu te sens bien à présent, Bob ? demanda Luckman. T’en fais pas, on nettoiera le dégueulis. Vaudrait mieux que tu montes derrière. » Barris et lui ouvrirent ensemble la portière. Arctor se coula hors de son siège en chancelant. Luckman s’adressa à Barris. « Tu es sûr que tu ne lui as rien refilé ? »
Barris leva les bras en signe de protestation.